LAURA ARMINDA KINGSLEY & IVONNE GONZÁLEZ NÚÑEZ
Vernissage en présence des artistes:
Jeudi, 28 mai, dès 18h00 lors d' Un Soir aux Eaux-Vives
Exposition ouverte jusqu'au 18 juillet 2026
Qu’est-ce qu’une « story » aujourd’hui ? On pense souvent à ces images fugaces partagées sur les réseaux sociaux, qui apparaissent puis disparaissent en quelques secondes. Dans cette exposition, une « story » prend un autre sens : celui d’un récit, d’un poème, d’un mythe. Une manière de dire, de transmettre, de se souvenir.
Afrocaribbean stories réunit les œuvres de deux artistes afrocaribéennes, Ivonne González Núñez et Laura Arminda Kingsley. À travers leurs pratiques, elles racontent des histoires qui traversent les corps, les territoires et le temps. Leurs œuvres ne sont pas seulement des images ou des performances : elles sont des prises de parole situées, ancrées dans des expériences vécues et des héritages multiples.
Récits situés : mémoire, identité et visibilité
Les Caraïbes sont un espace de rencontres et de transformations. Aucun des peuples qui y vivent aujourd’hui n’en est originaire au sens strict. L’histoire de cette région est marquée par les déplacements forcés, les colonisations, les résistances et les métissages. De ces trajectoires croisées naissent des identités complexes, faites de fragments africains, européens, amérindiens et asiatiques. Cette réalité, souvent appelée « créolisation », est présente dans les œuvres des Kingsley et de González Núñez. Mais ces histoires ne sont pas toutes également visibles. Certaines présences ont été effacées ou réduites au silence, comme l’héritage africain dans les Caraïbes. Les artistes réunies ici travaillent précisément dans cet espace de tension, entre visibilité et effacement.
Ivonne González Núñez explore ces questions à travers l’écriture, la photographie et la performance. Son travail part souvent de l’expérience intime pour toucher à des réalités collectives. Elle met en scène des situations du quotidien, parfois banales en apparence, qui révèlent pourtant des formes de racisme profondément ancrées.

Dans ses œuvres, l’enfance occupe une place importante. Elle montre comment les préjugés peuvent se transmettre très tôt, presque sans effort, comme une évidence. Des gestes, des mots, des regards deviennent des agressions, parfois invisibles pour celles et ceux qui les produisent, mais durables pour celles et ceux qui les subissent. En rendant ces situations visibles, l’artiste invite à reconnaître leur impact et à interroger leur banalisation.
Une autre dimension de son travail consiste à revisiter des images historiques. En s’appropriant certaines représentations issues de l’histoire de l’art européen, elle en révèle la violence implicite. Ce qui semblait naturel ou neutre devient soudainement dérangeant. En inversant les rôles ou en déplaçant les points de vue, elle ouvre un espace critique : que voyons-nous vraiment ? Et qu’avons-nous appris à ne pas voir ? En effet, González Núñez a été profondément marquée par une œuvre qu’elle a vu au Museo del Prado lorsqu’elle est arrivée en Europe dans les années 1990, il s’agit de Miracle des Saints médecins Cosme et Damian (vers 1510) peint par Fernando del Rincón et représentant l’histoire de la première greffe réussie et qui s’est faite au dos de la profanation du corps d’un éthiopien non consentant. González Núñez transpose «le miracle de la jambe noire» dans «le miracle du bras blanc» et soudainement l’inverse devient abracadabrant, impensable, violent. L’artiste, engagée dans les luttes anti-racistes tant dans ses actions professionnelles que dans le privé, souhaite attirer le regard sur l’acte médical qui passe inaperçu au Museo del Prado à Madrid et qui pourtant incarne une énième violence sur un corps noir.
Cosmologies et interconnexions : repenser le vivant

Laura Arminda Kingsley travaille principalement la peinture, les images digitales et les sculptures. Ses œuvres plongent le regard dans des univers denses, où se mêlent références historiques, mythologiques et scientifiques. Elle s’intéresse à la fois aux héritages afrocaribéens et aux cultures précolombiennes des Caraïbes, souvent méconnues ou marginalisées dans les récits dominants.
Ses peintures évoquent des paysages habités, des grottes, des mondes souterrains. Ces espaces ne sont pas seulement des lieux physiques : ils renvoient à des cosmologies, à des manières de comprendre l’origine de la vie. Dans certaines traditions caribéennes, comme chez les Taïnos, les grottes sont perçues comme des lieux d’origine, presque comme des matrices. Elles symbolisent un lien profond entre les êtres humains, la terre et les éléments. Le mythe que l’artiste interprète se nome «Cacibajagua».
Les lieux de refuge où les Taïnos ont résisté à la colonisation européenne sont devenus ensuite des sanctuaires pour les Africains mis en esclavage qui fuyaient les plantations et qui se sont joints aux Taïnos dans des révoltes communes. Cette résistance partagée a contribué à l’émergence de nouvelles cultures créoles. Kingsley transpose ces récits dans le contexte actuel, où le repos et la résistance redeviennent essentiels à notre survie.
En parallèle, Kingsley mobilise la microbiologie comme outil de réflexion. Elle rappelle que toute vie est interconnectée, que les êtres humains ne sont pas séparés de la nature mais en font pleinement partie. À travers ses textes et ses images, elle propose un changement de perspective : se penser non pas comme un individu isolé, mais comme le résultat d’une longue histoire du vivant, faite de transformations et d’adaptations.

Cette approche permet également de repenser les questions d’identité. Plutôt que de les envisager comme fixes ou fermées, l’artiste les présente comme des processus en constante évolution. Les identités deviennent alors des constructions dynamiques, traversées par des influences multiples.
Malgré leurs différences de médium, González Núñez et Kingsley partagent une démarche commune : toutes deux placent au centre de leur travail des expériences afrocaribéennes et diasporiques. Les «stories» ici ne disparaissent pas après quelques secondes. Elles persistent, se transforment et circulent. Elles nous rappellent que raconter, c’est aussi résister, transmettre et imaginer d’autres futurs.
