ANNE-MARIE AKPLOGAN
Vernissage en présence de l'artiste: 27 août 2026, de 18h à 20h
Exposition ouverte jusqu'au 17 octobre 2026
I. Le langage des corps
Nous sommes-nous déjà posé la question sur ce que nos jambes et nos pieds disent sur nous-mêmes ? Pour Anne-Marie Akplogan, que nous soyons en mouvement ou à l’arrêt, ces parties du corps humain sont tout aussi révélatrices d’informations que le regard dans un portrait. Une main qui entoure une cheville, un pied qui cherche son appui, une jambe repliée, autant de gestes quotidiens auxquels nous ne prêtons pas attention. Nous les délaissons alors qu’ils nous relient à la réalité, incarnant l’expérience concrète, matérielle et sensible de l’existence. C'est à partir de ces fragments du corps que l’artiste construit une réflexion sur notre manière d'habiter le monde.

Cette exposition montre les œuvres produites par l’artiste durant sa résidence à la Villa Alsacienne à Paris entre octobre 2025 et mars 2026. Durant cette résidence, Akplogan a participé aux cours d’arts plastiques des élèves de l’École Alsacienne, et ses publications sur les réseaux sociaux de cette période témoignent d’une recherche artistique développée avec les jeunes parallèlement à ses propres créations. Elle observait, dirigeait des exercices, et filmait la façon dont le corps traduit les émotions. D’une certaine façon «Au creux de nos âmes» est aussi une démarche anthropologique. Selon l’artiste, il existe les marches tristes, les marches de colère, joyeuses, fières et ainsi de suite. Nous pourrions dire qu’Akplogan cherche dans les gestes ordinaires — un corps au repos, des pieds croisés, en équilibre ou vues d’en haut — les marques d’une présence au monde, où chaque posture devient le reflet d’un état intérieur.
Cette attention portée au corps se prolonge dans la matière même de la peinture. Au cours de sa résidence artistique, Akplogan a développé des techniques qui deviennent sa signature personnelle. Elle travaille l’acrylique à la façon de l’aquarelle, en la diluant jusqu’à obtenir un liquide translucide qu’elle applique en couches successives. Elle y ajoute quelquefois du café ou du pastel, le premier lui permettant d’obtenir des couleurs de peau assez précises. À l’inverse, elle utilise également la peinture acrylique blanche en excès afin d’en faire de la texture. Lorsque l’artiste choisit le carton comme support créatif, elle le déchire par endroits afin d’en révéler les fibres. La peau peinte devient ainsi un territoire vivant, marqué par ses aspérités, ses cicatrices et ses fragilités, rendant visibles les traces invisibles que chaque existence inscrit dans le corps.

Techniques mixtes sur papier
L’absence de visage empêche l’identification immédiate. Néanmoins, au lieu de reconnaître des personnes, nous pouvons reconnaître des sensations telles que le calme d’une posture de détente, la délicatesse d’une marche sur la pointe des pieds, ou encore l’angoisse d’une étreinte. Ce qui est représenté n’est pas seulement l’anatomie, mais une manière d’habiter son propre être, et peut-être d’habiter l’espace qui nous entoure.
II. Le souffle des âmes
Le vers en prose du titre de la résidence et de l’exposition invite le spectateur·ice à s’interroger : de quel « creux » est-il question ? L’emploi de la préposition « au » suggère un lieu, un espace vers lequel il serait possible de se diriger afin d’entrer en dialogue avec notre intériorité. Pouvons-nous choisir de nous immerger dans cet espace afin d’avoir accès à l’âme ? Le mot « âme » trouve son origine dans le latin anima, qui signifie le souffle, principe même de la vie. Serait-ce le creux de la plante du pied, ce point d’ancrage où le corps rencontre le monde, où s’impriment nos déplacements, nos hésitations et nos équilibres ? Ces fragments de corps deviennent les dépositaires d’une présence silencieuse, invitant le regard à dépasser la représentation anatomique pour saisir ce qui, dans la posture, révèle une manière d’être au monde. Le creux n’est alors plus seulement une cavité physique ; il devient un espace de résonance, où le visible laisse entrevoir l’invisible.
III. La mémoire des pieds
L’approche d’Anne-Marie Akplogan a un aspect spirituel à prendre en considération. Dans au moins deux des religions pratiquées au Bénin, les pieds revêtent une valeur symbolique et sacrée. Ils sont considérés comme des éléments qui permettent aux vivants d’entrer en contact avec les ancêtres. Les pratiquant·e·s du vodoum font certaines danses rituelles traditionnelles déchaussé·e·s ; les fidèles de l’Église du Christianisme Céleste ne portent pas de chaussure lorsqu’iels sont en tenue de culte. Les pieds deviennent alors bien davantage qu'un simple moyen de locomotion : ils constituent le point de rencontre entre le corps, la terre et le spirituel. Sans illustrer directement ces pratiques, les œuvres d’Akplogan en portent l'écho. En isolant les jambes et les pieds, elle invite à considérer ces parties du corps comme des lieux de mémoire, de présence et de connexion, avec une dimension plus intime et spirituelle de l'existence.

Techniques mixtes sur papier carton
Loin des visages et des récits explicites, les œuvres d’Anne-Marie Akplogan cherchent l'intime à travers ce qui nous porte. Les jambes et les pieds deviennent les lieux d'une mémoire silencieuse, les témoins des chemins parcourus et des émotions traversées. Ces œuvres nous rappellent que nos appuis, nos déplacements et nos postures ne racontent pas seulement notre présence physique au monde, mais aussi la part invisible qui nous traverse. « Au creux de nos âmes » invite ainsi à porter un regard renouvelé sur ces gestes quotidiens et ordinaires.
